Le médium est le « massage » : pour une littératie numérique critique des jeunes en Afrique (Tribune)

Par : La rédaction

Date de création : lundi, 27 avril 2026 10:24

Evelyne Akoto, Juriste engagée sur les enjeux de gouvernance publique et d'éthique de l'intelligence artificielle.

« Ne suspends pas tes vêtements là où ton ami suspend les siens si vous n'êtes pas de la même taille. » (Proverbe soussou)

Alors que plusieurs États africains envisagent de restreindre l’accès des jeunes aux réseaux sociaux, une question demeure : comment préparer les futurs citoyens numériques si l’on se contente d’interdire sans instruire ?

Le 25 mars 2026, Meta et Google ont été reconnus coupables de négligence dans la conception de leurs plateformes. Cette affaire remet sur le tapis une question posée il y a soixante ans par Marshall McLuhan, un philosophe canadien des médias : « que se passe-t-il lorsque le véritable impact d'un média ne réside pas dans ce qu'il véhicule, mais dans la manière dont il restructure nos sens ? »

Selon McLuhan, le contenu médiatique est « le morceau de viande juteux que le cambrioleur apporte pour détourner l'attention du chien de garde qu'est notre esprit ». Or, nous avons tendance à confondre le message et le médium. Dans le cas des réseaux sociaux, le médium n'est pas Instagram, YouTube ou TikTok ; c’est plutôt la curation algorithmique des contenus conçue pour capter l’attention des utilisateurs et utilisatrices, et ce, au service d’un modèle économique financé par la publicité. Le « massage » procuré à nos sens par ces sélections de contenus est une accoutumance graduelle à des mécanismes stimulus-réponse. Il y a les notifications qui déclenchent des pics de dopamine, de subtiles récompenses qui incitent à consulter sans cesse ses comptes au cours d’une journée, un flux infini de vidéos qui neutralise toute envie d’arrêter le visionnement. Une plateforme peut héberger des contenus salutaires tout en créant de mauvaises habitudes de navigation, si son architecture a été conçue pour prolonger le temps de connexion et anticiper les comportements des utilisateurs.

Bernard Stiegler a décrit la technologie comme étant un pharmakon, c’est-à-dire à la fois un poison et un remède. Dans de nombreux pays africains, les réseaux sociaux ne sont pas seulement un passe-temps, mais des outils désormais incontournables de l'économie informelle, du partage des actualités locales et d'initiatives citoyennes. Néanmoins, la nature toxique du modèle est tout aussi évidente ; le sensationnalisme est favorisé dans les fils d’actualité au détriment de contenus garantissant la cohésion sociale désirée par les gouvernements. La pensée critique des utilisateurs, notamment les plus jeunes, est inhibée avant même qu’ils ne soient en mesure d’acquérir les compétences nécessaires pour filtrer les informations au lieu de les absorber passivement. Selon Stiegler, l’enjeu de la technologie est de créer des « milieux associés » : des environnements où les usagers développent leur autonomie intellectuelle pour ce qui est de l’usage du numérique. Or, en Afrique, l’absence, voire la fragilité, de tels milieux constitue le cœur du problème.

Afin de réglementer les réseaux sociaux, certains pays africains ont commencé à s’inspirer de mesures adoptées ailleurs telles que l’imposition de limites d’âge pour l’accès. Au Gabon, l'ordonnance n° 0011/PR/2026 fixe la majorité numérique à seize ans et impose une responsabilité juridique stricte aux plateformes. Elle exige notamment qu’elles soient connectées aux registres gouvernementaux d’identification des individus, une démarche qui fait sourciller dans une économie numérique fondée sur la monétisation des données personnelles. Le Sénégal songerait aussi à limiter l’accès aux réseaux sociaux en deçà d’un certain âge. Cependant, ces initiatives soulèvent la question suivante : est-ce faisable ou souhaitable de faire comme certains pays occidentaux sans disposer au préalable des infrastructures technologiques, des mécanismes de suivi d’application de la loi et surtout des cadres éducatifs sur lesquels reposent ces restrictions ?

Certes, fixer la majorité numérique à seize ans retarde l'exposition des jeunes aux réseaux sociaux, mais la mesure ne les prépare pas pour autant au monde, où ces plateformes sont désormais utilisées même à des fins professionnelles, et dans lequel ils seront immergés dès l’âge de dix-sept ans. L'UNICEF met d’ailleurs en garde contre des restrictions draconiennes, la protection des jeunes devant aller de pair avec la littératie numérique « Drawing a Line in Digital Spaces, Analyse Rapide, 13 mars 2026 ». Par conséquent, l'interdiction seule des réseaux sociaux aux jeunes ne saurait donc constituer à elle seule une réponse suffisante aux dérives résultant de ces médiums.

Sur le continent, l'éducation aux médias et à l’information (EMI) se résume souvent à des ateliers de sensibilisation à la cybersécurité ; il ne s’agit donc pas de réelles sessions de littératie numérique. Une véritable EMI destinée à la jeunesse devrait couvrir deux dimensions : les relations avec les autres (protection de la vie privée, vérification des informations, cyberintimidation, etc.) et le développement d’une autonomie individuelle face aux environnements numériques. En effet, une personne peut très bien identifier une fausse information tout en étant victime de la manipulation de ses sens par les plateformes. Ainsi, enseigner les logiques sous-jacentes au fonctionnement d’une plateforme est beaucoup plus utile que de seulement en présenter les fonctionnalités à un utilisateur.

Le verdict californien de mars 2026 devrait conduire les décideurs politiques africains à reconnaître qu’une politique numérique réaliste pour la jeunesse ne peut se limiter à des restrictions. Les États doivent investir dans des programmes scolaires d’EMI adéquats, qui permettront notamment aux jeunes d'acquérir les compétences nécessaires pour s'orienter, vivre et travailler dans le monde numérique d’aujourd’hui sans en subir les travers. L’enjeu n’est pas seulement de transmettre des aptitudes, mais surtout de mettre en œuvre une littératie numérique réflexive qui permette aux usagers de comprendre durablement les environnements numériques dans lesquels ils évoluent.

Biographie

Juriste, Evelyne Akoto travaille sur les enjeux de gouvernance publique et d'éthique de l'intelligence artificielle. Elle se concentre notamment sur les violences basées sur le genre facilitées par la technologie ainsi que la littératie numérique et en IA en Afrique de l’Ouest francophone. Ses analyses explorent la façon dont les transformations technologiques redéfinissent les rapports sociaux, surtout à la croisée des inégalités de genre, de la technologie et des droits humains.

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